Ces villes emportées par les flots : les ravages de l’érosion côtière
Quand la mer reprend ses droits
Les villes côtières, en première ligne de la crise climatique, font face à un avenir périlleux. En cause ? L’érosion des côtes qui ne cesse de s'aggraver, la mer qui monte et les inondations qui se multiplient.
À mesure que les tempêtes s’intensifient et que les littoraux s’érodent, 20 villes s’enfoncent lentement dans l’océan. Découvrez-les.
Adaptation française par Laure Bartczak
Brodten, Schleswig-Holstein, Allemagne
Situé sur la côte sud-est de l’Allemagne, dans le Land du Schleswig-Holstein, le village de Brodten offre un cadre paisible. Fermes disséminées dans la campagne, maisons de vacances et vues imprenables sur la mer attirent les visiteurs en quête de tranquillité.
Mais ce décor de carte postale est aujourd’hui en danger. Bordé par la mer Baltique, Brodten est peu à peu rongé par l’érosion côtière. Les vagues grignotent la falaise, menaçant les infrastructures de ce littoral qui recule chaque année un peu plus.
Brodten, Schleswig-Holstein, Allemagne
En janvier 2024, de larges pans de falaise se sont effondrés dans la mer à Brodten, après une longue période de pluie et de gel. L’érosion menace à la fois les maisons situées près de la côte et l’habitat naturel de l’hirondelle des sables, une espèce qui niche dans la région.
Les falaises de cette région, appelées Brodtener Steilufer ou Brodtener Ufer, reculent chaque année d’environ un mètre, selon l’Agence allemande de protection du littoral. Les autorités sont ainsi contraintes de dévier régulièrement les sentiers de randonnée.
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Brodten, Schleswig-Holstein, Allemagne
Sur cette photo, l’auberge de jeunesse Haus Seeblick semble suspendue au bord de la falaise, grignotée par l’érosion. Depuis un affaissement survenu en 2024, seuls quatre mètres séparent désormais l’angle du bâtiment du vide. Le centre a été fermé, et le sentier qui le longeait a été barré.
Si certains espèrent encore une reprise d’activité, l’avenir du site reste incertain. Selon la chaîne allemande NDR, l’érosion va se poursuivre. Une zone tampon de 150 mètres a été instaurée, interdisant toute construction à proximité des zones à risque.
El Bosque, Tabasco, Mexique
Dans les années 1980, El Bosque était un village de pêcheurs animé, niché sur la côte de l’État mexicain de Tabasco. Les habitants vivaient de la mer, pêchant dans le golfe du Mexique pour vendre leur prise.
Mais si l’océan nourrissait, il a aussi détruit. La violence des vagues a ravagé El Bosque, emportant maisons et infrastructures sur son passage. En 2021, le village comptait encore 700 habitants. Fin 2023, ils n’étaient plus qu’une douzaine.
El Bosque, Tabasco, Mexique
Dans le golfe du Mexique, le niveau de la mer grimpe à un rythme alarmant : trois fois plus rapide que la moyenne mondiale, selon les chercheurs. À cela s’ajoutent des tempêtes hivernales de plus en plus violentes, connues sous le nom de nortes, qui ont englouti en un temps record de larges portions d’El Bosque.
D’après Lilia Gama, spécialiste de la vulnérabilité côtière interrogée par Euronews, plus de 500 mètres de littoral ont disparu depuis 2005. Et la tendance ne va pas en s’améliorant. « Rien qu’en 2023, 30 mètres de côte se sont effacés », alerte Pablo Montaño, du groupe environnemental mexicain Conexiones Climáticas.
Aujourd’hui, certains redoutent qu’une seule tempête suffise à rayer El Bosque de la carte.
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El Bosque, Tabasco, Mexique
À ce jour, les vagues du golfe du Mexique ont détruit la route principale d’El Bosque, son école primaire, sa crèche et plus de la moitié des habitations. Des carcasses de béton, mises à nu par les vagues, émergent de l’eau, vestiges d’un passé à peine révolu.
El Bosque n’est pas un cas isolé. Selon le Mayors Migration Council (Conseil des maires pour la migration), une coalition internationale dirigée par des maires, huit millions de personnes supplémentaires pourraient être déplacées au Mexique d’ici 2050 sous l’effet de catastrophes liées au dérèglement climatique.
Dana Point, Californie, États-Unis
Juste au sud de Laguna Beach, dans le comté d’Orange, Dana Point incarne le paradis californien des surfeurs, entre plages de sable blanc, falaises spectaculaires, marinas, boutiques de charme et villas de luxe. Depuis 2021, le prix moyen d’une maison dans cette ville huppée dépasse largement le million d’euros.
Mais cette enclave privilégiée est aujourd’hui menacée par le dérèglement climatique. En 2022, l’ensemble de la Californie était en proie à une sécheresse anormale, selon les données du US Drought Monitor. Deux ans plus tard, elle ne concernait plus que 1,2 % du territoire. En cause ? Des pluies d’une rare intensité, dont les conséquences se font déjà sentir sur le littoral du sud de la Californie.
Dana Point, Californie, États-Unis
L’hiver 2023 a marqué un tournant en Californie au niveau du climat avec l’arrivée de plus d’une douzaine de rivières atmosphériques. Ce phénomène se produit lorsque de vastes couloirs de l’atmosphère terrestre transportent de la vapeur d’eau depuis les océans tropicaux avant de la libérer sous forme de pluies torrentielles. Ces épisodes météorologiques sans précédent se sont poursuivis en 2024, provoquant une recrudescence des glissements de terrain à travers l’État américain.
Dana Point a été particulièrement touchée. En février 2024, après que 45 centimètres de pluie sont tombés en à peine deux mois, trois villas de plusieurs millions de dollars se retrouvaient en équilibre au bord de la falaise (en photo). Le passage répété de tempêtes a entraîné un glissement de terrain, causant l’effondrement partiel de la falaise dans les eaux en contrebas.
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Dana Point, Californie, États-Unis
L’érosion côtière s’observe aussi dans d’autres quartiers de la ville. Sur cette photo prise en octobre 2022, des sacs de sable bordent la plage de Capistrano Beach, dans une tentative désespérée de freiner la marée montante qui grignote peu à peu le rivage.
Selon des prévisions publiées en 2024 dans la revue scientifique Communications Earth & Environment, les côtes de cette portion du sud de la Californie devraient reculer de plus de 2,1 mètres par an d’ici 2025, et de 3,2 mètres par an à l’horizon 2100. Actuellement, le taux annuel de recul est d’un peu moins de 1,5 mètre. Le niveau de la mer ne cesse de monter et l’océan gagne du terrain.
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Togoru, Viti Levu, Fidji
Situé sur Viti Levu, la plus grande île des Fidji, le village de Togoru fait partie des 42 localités gravement menacées par la montée des eaux. Selon le gouvernement fidjien, plus de 600 villages pourraient être contraints de se déplacer à mesure que les terres disparaissent.
Sur cette photo, Lavenia McGoon, résidente de longue date, pose avec une proche devant sa maison en bord de mer. Entre son terrain et l’océan, on peut voir une digue de fortune faite de vieux pneus et de décombres pour tenter d’endiguer la montée des eaux. Lavenia le sait : ses jours ici sont comptés.
« Personne ne peut l’arrêter… Personne ne peut arrêter l’eau », confie-t-elle à Al Jazeera.
Togoru, Viti Levu, Fiji
La mangrove inondée de Togoru est devenue le symbole d’une crise qui touche une grande partie des Fidji, un archipel composé de plus de 330 îles.
Au-delà de la montée des eaux, la région est régulièrement frappée par des cyclones dévastateurs, qui accélèrent l’érosion du littoral et provoquent des destructions massives. En décembre 2020, le cyclone Yasa — le deuxième plus puissant jamais enregistré aux Fidji — a fait au moins quatre morts et détruit 8 000 habitations. Quant au cyclone Winston survenu en 2016, il reste à ce jour le plus meurtrier de l’histoire moderne du pays : 44 morts et des dégâts estimés à près de 1,2 milliard d’euros.
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Togoru, Viti Levu, Fiji
En mai 2024, Lavenia McGoon a conduit des représentants du gouvernement sur les vestiges du cimetière de Togoru, désormais englouti par la mer. Le territoire du village reculerait d’environ 1,5 mètre par an.
Mais les Fidji refusent d’abandonner leurs citoyens en détresse. Dès 2018, le gouvernement a mis en place un groupe de travail chargé d’étudier les options de relogement pour les citoyens des villages menacés et l’année suivante, il a créé un fonds fiduciaire pour soutenir les déplacés climatiques, une première mondiale. En 2024, la Nouvelle-Zélande a contribué à ce fonds à hauteur d’environ 1,9 million d’euros.
Depuis 2011, six villages ont déjà été relocalisés vers des sites plus sûrs et un plan à long terme a été élaboré pour organiser les déplacements à venir.
Hemsby, Norfolk, Angleterre
Sur la côte du Norfolk, dans l’est de l’Angleterre, le village de Hemsby est lentement grignoté par la mer. En décembre 2013, une première tempête avait déjà emporté sept maisons. Aujourd’hui, la rapidité à laquelle la falaise recule surprend aussi bien les habitants que les experts. Faute de protections côtières efficaces, les riverains en paient le prix fort.
En mars 2018, lors du passage de la tempête surnommée Beast from the East, Hemsby figurait parmi les localités les plus durement touchées du littoral britannique. Treize maisons en bord de falaise dans le quartier de Marrams étaient alors devenues inhabitables.
Cinq ans plus tard, des tempêtes déchaînées survenues en mars et en décembre 2023 ont emporté huit autres habitations.
Hemsby, Norfolk, Angleterre
Malheureusement pour Hemsby, comme pour d’autres villages côtiers du Norfolk, l’aide tant espérée n’est jamais arrivée. En octobre 2023, la commune a été jugée inéligible à un financement public pour un système de protection côtière de 1,3 km, estimé à près de 23,7 millions d’euros.
Et ce, malgré les retombées économiques du tourisme local, qui rapporte environ 95,5 millions d’euros par an au Norfolk, selon le collectif Save Hemsby Coastline (SHC).
En janvier 2024, le SHC a remis au premier ministre britannique une pétition signée par 17 000 personnes réclamant une intervention urgente.
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Hemsby, Norfolk, Angleterre
Un mois plus tard, en février 2024, on apprenait que Hemsby avait également été exclu d’un programme gouvernemental de près de 29,7 millions d’euros consacré à protéger les côtes britanniques. Faute d’alternative, les habitants ont dû se tourner vers des protections de fortune (voir photo).
Plus récemment, un ancien résident ayant perdu sa maison a intenté une action en justice contre le gouvernement britannique, l’accusant de ne pas l’avoir protégé face au changement climatique. L’affaire a été ajournée.
Un nouveau projet est à l’étude : il proposerait aux habitants des parcelles à l’intérieur des terres pour reconstruire leurs maisons. Mais pour les résidents de Hemsby, cette solution arrive sans doute trop tard… et reste bien insuffisante.
Bonifacio, Corse, France
Perchée sur une falaise à la pointe de la Corse, la ville médiévale de Bonifacio a résisté aux caprices de Mère Nature pendant des siècles.
Mais aujourd’hui, les courants marins puissants, les vents violents et les glissements de terrain répétés font planer une réelle menace sur l’avenir de cette perle de la Méditerranée.
Bonifacio, Corse, France
Au fil des siècles, le pied de la falaise de grès sur laquelle repose Bonifacio s’est lentement érodé. Aujourd’hui, une trentaine de maisons semblent suspendues au-dessus du vide, en équilibre précaire.
Un rapport publié en 2018 sur le changement climatique et l’environnement marin en Corse pointe du doigt le réchauffement climatique comme facteur aggravant de cette situation alarmante. Il enjoint les autorités locales à intervenir de toute urgence.
Si aucune habitation n’a encore basculé dans la mer, l’état d’urgence a été décrété en 2019, après que des pans entiers de la forteresse médiévale se sont effondrés sous la violence des vents.
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Bonifacio, Corse, France
En mars 2023, trois années d’enquête ont révélé la présence de deux failles vertigineuses, hautes de 80 mètres, au sein des falaises de Bonifacio, qui culminent par endroits à 106 mètres. À ce jour, deux habitations ont été évacuées et 25 autres jugées en danger ont été placées sous surveillance.
En novembre 2023, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a lancé un signal d’alerte : plus d’un tiers des côtes rocheuses corses, soit 35 %, sont gravement exposées à l’érosion littorale. Les zones les plus vulnérables se concentrent autour de Bonifacio, du Cap Corse et de Calvi.
Happisburgh, Norfolk, Angleterre
Sous l’effet du réchauffement climatique, les tempêtes gagnent en fréquence et en intensité, les houles deviennent plus puissantes, et les submersions marines, plus dévastatrices. Une bien mauvaise nouvelle pour Happisburgh, sur la côte est de l’Angleterre, l’un des littoraux les plus soumis à l’érosion en Europe.
Depuis 5 000 ans, ses falaises d’argile et de sable résistent tant bien que mal à l’assaut de la mer. Mais ces deux dernières décennies, 34 maisons ont déjà été avalées par les vagues.
Happisburgh, Norfolk, Angleterre
Les protections côtières érigées dans les années 1950 n’ont pas résisté à la pression croissante exercée par le réchauffement climatique. En 2013, une violente tempête a laissé plusieurs maisons en équilibre précaire, suspendues au-dessus du vide. Elles ont eu de la chance : d’autres ont été littéralement englouties par la mer, dans un fracas spectaculaire.
D’ici vingt ans, Happisburgh pourrait perdre davantage de terres que n’importe quelle autre région du pays. Les experts estiment qu’à ce rythme, le village pourrait céder à la mer une portion de terre grande comme deux terrains de football.
Avec des défenses côtières en bois en fin de vie, l’avenir de Happisburgh s’écrit en pointillés.
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Happisburgh, Norfolk, Angleterre
Les glissements de terrain continuent de menacer ce village chargé d’histoire, où se dressent un phare du XVIIIᵉ siècle (en photo), une église du XVᵉ siècle et où ont été découvertes les plus anciennes empreintes humaines fossilisées hors d’Afrique, vieilles d’au moins 850 000 ans.
Happisburgh s’est pourtant vu refuser un financement public pour renforcer ses défenses côtières, un projet que le conseil local a estimé « irréalisable dans les faits ».
En attendant, la côte continue de reculer. Selon le North Norfolk News, environ dix mètres de terre ont été engloutis au cours du seul hiver 2023.
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